paru dans Libération, le 25 octobre 2010
Le 17 octobre était commémoré la 25e journée du refus de la misère, et je regrette que cette manifestation n'ait pas connu l'ampleur qu'elle méritait.
Aurions-nous peur de prendre la mesure de la montée inexorable des précarités? Est-il acceptable qu'une mère enceinte de 6 mois et ses deux enfants de 4 ans et 20 mois soient condamnés à la rue ? Est-il tolérable qu'aucune porte ne se soit ouverte alors que la Nation a fait du droit au logement un droit opposable ? Cette famille, mise à l'abri dans une approche caritative, n'a connu jusque-là qu'indifférence et refus.
Souvenons nous de l'engagement du père loseph Wresinski à l'origine de cette journée du 17 octobre : la misère, disait-il, n'est pas faite pour être soulagée mais éradiquée. Que de promesses entendues dans des programmes politiques de toute sensibilité, restées sans lendemain ! Pourquoi cette misère nous résiste t-elle? Ne serait-ce pas parce que nous refusons d'entrer en résistance pour nous contenter d'un palliatif social dénoncé avec force par le docteur Xavier Emmanuelli au cours de l'été ?
Une société qui privilégie l'entre-soi porte les traces de sa rigidité et de son vieillissement
L'urgence est de parvenir à la guérison des maux que sont indifférence, individualisme, refus de l'autre, de l'étranger et de l'étrange. Une société qui privilégie l'entre-soi porte les traces de sa rigidité et de son vieillissement jusqu'à ne plus savoir accueillir la vie. Refuser la misère, c'est dire non à une politique de l'endettement qui fait que les plus pauvres sont les premiers sacrifiés pour effacer la dette que nous avons à leur égard au nom même du devoir d'assistance.
Refuser la misère, c'est s'éloigner de ce paraître clinquant et de ces fausses lumières qui aveuglent pour tenter de mettre dans l'ombre les drames, espérant qu'ils se joueront à guichets fermés. Or, cette misère n'est plus contenue. Refuser la misère c'est entrer en résistance, celle-là même qui suscite l'indignation. Seulement, oserons-nous cette mobilisation pour que la cause du refus du mal-logement devienne enfin une cause nationale ?
Cette vigilance à la cohésion sociale offrirait un programme commun, celui d'être des bâtisseurs de liens. Qui refusera ? Des solutions existent; elles naissent de la volonté politique mais aussi d'une conscience renouvelée de la citoyenneté. A malmener et même mépriser les valeurs de la République, notre société s'abîme en consentant aux abîmes. Que de recours contre les permis de construire pour refuser la présence de ceux que la vie fragilise; renvoyés alors dans un ailleurs qui enfle, avec des quartiers qui grondent et d'autres qui se taisent, nous assistons à des dénis de justice sans qu'ils nous interrogent. Si le refus de l'autre est plus prégnant que nous le croyons, nous savons dans les situations de crise nous mobiliser pour retrouver unité et même fraternité.
La préparation à la présidentielle ouvrira-t-elle une réflexion accompagnée d'un consentement à l'effort pour refuser les situations déshumanisantes ?
Bernard Devert
Télécharger les tribunes de Bernard Devert, Prêtre, Fondateur d'Habitat et Humanisme :