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Table-Ronde : Espace public, logement : les plus modestes ont-ils encore droit de Cité ?

Mixité 4e Fond Blanc OMIS

Publié le 16 juin 2021 par Léna Bauer

Habitat et Humanisme Ile-de-France a organisé une table-ronde exceptionnelle le 16 juin 2021 sur le thème : « Espace public, logement : les plus modestes ont-ils encore droit de Cité ? »

L’événement était animé par Isabelle Rey-Lefebvre, Journaliste – chargée des questions logement et pauvreté – exclusion pour Le Monde, avec Ian Brossat, Adjoint à la maire de Paris en charge du logement, de l’hébergement d’urgence et de la protection des réfugiés, Pierre Deniziot, Vice-président du Conseil Régional d’Ile-de-France, Adjoint au maire de Boulogne-Billancourt en charge du logement et du handicap, Serge Paugam, Sociologue, Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS et directeur du centre Maurice-Halbwachs, Pierre Maréchal, OMIS, Habitat et Humanisme Ile-de-France, en charge de l’enquête « Cartographie du logement très social en Île-de-France » avec l’IPR, Catherine Sabbah, Déléguée Générale d’IDHEAL, Institut des Hautes Etudes pour l’Action dans le Logement.

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Loyers trop élevés, inégale répartition des logements très sociaux et baisse de leur production, vision sécuritaire des gestionnaires des lieux publics, dispositif anti SDF, espace public francilien organisé en fonction de normes masculines… Si des politiques volontaristes d’accueil de tous les publics sont à saluer, force est de constater que la ville est parfois rendue délibérément inhospitalière aux plus fragiles.

A l’occasion de la sortie de son deuxième rapport « Vivre ensemble dans l’espace public », l’Observatoire de la mixité sociale (OMIS) réunit élus, chercheurs et experts et repose la question du droit à la ville.

Quelques extraits

Isabelle REY-LEFEBVRE

Journaliste en charge de l’animation de la table-ronde, chargée des questions logement et pauvreté – exclusion pour Le Monde

Pour le deuxième rapport de l’OMIS « Regards sur la mixité sociale », Habitat et Humanisme Ile-de-France et l’Institut Paris Région (IPR) ont dressé la cartographie du logement très social [1] (aux alentours ou inférieurs à 6 euros du m²).

 

Cartographie des logements très sociaux en Ile-de-France

Pierre MARECHAL

En charge de l’enquête « Cartographie du logement très social en Île-de-France » menée pour l’OMIS par Habitat et Humanisme Ile-de-France et l’Institut Paris Région (IPR)

Le parc social peut-il loger des familles à faibles ressources ? En France, le parc social est hétérogène. Il existe quatre grands niveaux de logements sociaux [2]. Or, nous n’arrivons pas à faire entrer les familles aux revenus les plus bas dans le parc social. Seulement 5 % de ces familles arrivent à entrer dans un logement social.

Adoptée en 2017, la loi Egalité et citoyenneté [3] stipule que 25 % des attributions de logements sociaux soient consacrés à des familles à faibles ressources (en dehors des quartiers Politique de la ville).

L’Ile de France compte 1,2 millions de logements sociaux, 43 % sont des logements sociaux à faibles loyers. La région compte 750 000 ménages à faibles ressources. Le parc social est très mal réparti, la moitié des logement sociaux se retrouve dans 60 communes d’Ile-de-France, et 30 de ces communes sont en Seine-Saint-Denis. Dans les Hauts-de-Seine, 25% des ménages bénéficiaires du RSA sont dans le parc social, 60 % sont dans des situations précaires (hébergements structures ou chez des tiers), 15 % est logé dans le parc privé. En Ile-de-France, l’on compte 250 000 communes déficitaires en logements sociaux. 55 000 logements sociaux ont été attribués en 2019.

La catégorie PLAI (prêt locatif aidé d’intégration) ne recensant pas toujours des logements à faibles loyers, des SUPER PLAI ont été créés pour améliorer cette situation. Les communes déficitaires en logements sociaux ont l’obligation de construire au moins 30 % de PLAI. En proportion, ces 15 dernières années, peu de PLAI ont été construits. Aujourd’hui, construire des PLAI coûte cher.

Le 11 juin 2020, six associations dont Habitat et humanisme ont publié un rapport portant 15 propositions pour rendre accessible le logement social aux plus pauvres. [4]

 

Le logement social : une préoccupation de la Région Ile-de-France

Pierre DENIZIOT

Vice-président du Conseil Régional d’Ile-de-France, adjoint au maire de Boulogne-Billancourt en charge du logement et du handicap

Le logement ne relève pas des compétences régionales mais la question du logement social est cruciale pour les Régions. 50 000 nouveaux habitants arrivent en Ile-de-France chaque année. La Région se préoccupe de cette question du logement en finançant la construction de nouveaux logements sociaux en ayant la volonté de rééquilibrer l’offre sur le territoire : elle accompagne la création de logements carencés en matière de respect de la loi SRU.

Sur le principe, le Conseil régional d’Ile-de-France souhaite voir appliquer la loi SRU mais des modifications peuvent être apportées à cette dernière, par une discussion plus homogène entre les territoires et les services de l’Etat. Il faudrait notamment revoir le répertoire du type de logements concernés par l’inventaire SRU, en vue d’encourager les communes à construire des logements sociaux.

L’acceptation des logements sociaux par les populations est un sujet qui mériterait d’être approfondi : ce qui n’est pas uniquement une question de mixité sociale. Dans les communes avec peu de logements sociaux, l’arrivée de populations dans ce type de logements était difficile à accepter par les résidents il y a quelques années. Depuis nous rencontrons une autre forme de réticence chez les riverains : la construction de tous les types de logement, quels qu’ils soient, y compris ceux pour les personnes aisées : la question de la densité de population est en jeu.

Le Conseil régional peut travailler sur le cadre de vie avec les maires, en leur proposant de mettre plus d’espaces verts dans la ville, en accompagnant la création de logements durables, la création d’équipements publics, etc. Pour loger les plus modestes, il faut construire un choc de l’offre, qui soit global et utile aux familles les plus modestes.

 

Paris : logements sociaux en hausse vs difficultés persistantes à loger les plus modestes 

Ian BROSSAT

Adjoint à la Maire de Paris en charge du logement, de l’hébergement d’urgence et de la protection des réfugiés

La Loi SRU est une grande et belle loi, elle a produit des résultats intéressants, certains maires refusent de l’appliquer et en font un argument électoral. Paris recensait en 2001 13 % de logements sociaux contre 22,5 % en 2021. De nombreuses logements ont été produits, notamment dans les arrondissements les plus déficitaires, comme le 16e.

Nous avons déployé de grands efforts. En effet, selon notre conviction, si nous voulons qu’une série de catégories sociales essentielles à la vie de notre ville puissent habiter à Paris, nous avons besoin de logements sociaux. Toutes les catégories de métiers qui ont tenu la ville à bout de bras pendant le confinement ne pourrait vivre à Paris sans cela.

Le logement est le premier budget d’investissement de la Ville de Paris. Lors de la dernière mandature (2014-2020), 3 milliards d’euros ont été dépensés par Paris pour le logement, pour des dépenses d’investissements d’un total de 10 milliards d’euros.

Le caractère relativement généraliste du logement social est l’une des conditions de son acceptabilité. Mais la vocation de ce type de logements est bien évidemment de prendre en charge les ménages les plus modestes. De ce point de vue, la Ville de Paris a encore des efforts à faire.

Isabelle REY-LEFEBVRE

La Ville de Paris consacre 10-11 % de logements sociaux aux ménages aux plus faibles ressources, ce qui est loin du taux fixé par la loi à 25 %…

Ian BROSSAT

C’est vrai, nous avons encore du chemin à parcourir pour loger les ménages les plus fragiles. Un des éléments de notre programme pour les années à venir réside dans la production de Pensions de famille (PF), des logements pérennes pour personnes qui sortent de la rue, avec un accompagnement social. Au sortir de la rue, les personnes les plus fragiles ne doivent pas avoir vocation à vivre toute leur vie dans des logements temporaires. A Paris, ces pensions de famille sont partout bien acceptées par le voisinage.

La Ville de Paris poursuit donc la production de pensions de famille et de SUPER PLAI ; 30 % des logements sociaux produits dans Paris sont des PLAI, avec une difficulté : dans ces logements, le taux de rotation est très faible, ce qui s’accentue depuis la crise sanitaire.

La ségrégation territoriale s’accroît en dépit de la loi (SRU)

Serge PAUGAM

Sociologue, Directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS et directeur du centre Maurice-Halbwachs

Dans la plupart des métropoles, la ségrégation s’est accrue. Il est de plus en plus difficile de se loger dans Paris intramuros, et dans la métropole parisienne, ce qui aboutit à la fragilisation de la cohésion sociale à l’échelle urbaine. Les fossés entre les classes supérieures et les autres classes sociales, y compris la classe moyenne, se creusent. Dans les beaux quartiers, le prix de l’immobilier est l’un des premiers maillons du processus de ségrégation.

Le marché n’explique pas tout le processus de concentration spatiale des plus riches. Afin de préserver la qualité du lieu de vie des plus aisés, plusieurs dispositions sont prises dans l’entretien des espaces publics qui contribuent à la ségrégation spatiale : la valorisation du patrimoine, le rejet des populations indésirables par le choix du mobilier urbain, etc.

Il faut maintenir le type d’obligations en matière de construction de logements sociaux prévues par la loi SRU, mais, au-delà de cette loi, la tendance est à l’exclusivité sociale. La diagonale de la gentrification se traduit par la relégation des quartiers avec logements sociaux vers le Nord Est de Paris ; dans tous les autres quartiers, la concentration des catégories supérieures est de plus en plus forte. Les riches deviennent de plus en plus riches. Ce phénomène touche aussi les communes de la petite couronne, comme les communes de l’ancienne banlieue rouge gagnée par la gentrification.

Catherine SABBAH

Déléguée Générale d’IDHEAL, Institut des Hautes Etudes pour l’Action dans le Logement

D’après une étude menée par l’IDHEAL sur le bilan de 20 ans de la loi SRU [5], malgré l’application de ce texte, la ségrégation territoriale augmente à l’échelle nationale. Si territorialement de nombreux Plans locaux d’urbanisme (PLU) imposent une obligation de construire du logement social dans les opérations immobilières, des communes construisent des logements rentrant dans les quotas de la loi SRU mais qui ne répondent pas tout à fait aux objectifs de la loi SRU : logements pour étudiants, pour personnes âgées, etc. Dans sa thèse La mise en œuvre de l’article 55 de la loi « Solidarité et renouvellement Urbains » le géographe Grégoire Fauconnier a recensé dans les Yvelines les ruses des communes pour respecter les quotas de logements sociaux en contournant l’esprit de la loi SRU. [6] Si le contenu de l’article 55 de la loi (qui oblige les communes à disposer d’un nombre de logements sociaux proportionnel à leur parc résidentiel) est détourné, la loi reste à préserver.

Malgré tout, la nécessaire prolongation de la loi SRU

Isabelle REY-LEFEBVRE

Le terme de la loi SRU, prévu à 2020, a été repoussé à 2025. Le projet de loi dit 4D (décentralisation, différenciation, déconcentration et dé-complexification) [7] vise à rouvrir le débat de la prolongation de la loi SRU.

Pierre DENIZIOT

La vocation de cette loi était la mixité sociale. La juxtaposition de logements très sociaux et de logements pour ménages plus aisés ne permet pas la mixité sociale : cette dernière ne se résume pas à la création de logements. La mixité a besoin de lieux de rencontre.

A Boulogne Billancourt, un nouveau lycée est en construction, entre les quartiers aisés et les plus modestes ; ce lycée, qui comptera des Classes de préparations aux grandes écoles (CPGE), constituera une zone de rencontre aboutissant à un véritable vivre ensemble. Il revient aux collectivités territoriales de créer ces lieux de rencontre.

Ian BROSSAT

Certes, la loi SRU n’a pas permis de régler tous les problèmes de ségrégations raciales et sociales. On ne peut en conclure à l’inefficacité de ce texte : c’est comme si on disait, le RSA n’a pas résorbé la pauvreté, il y a toujours 10 millions de pauvres, donc le RSA ne sert à rien. La situation serait mille fois pire si l’on n’avait pas eu le courage politique de voter cette loi. Je suis favorable à ce que la loi SRU soit mieux appliquée et à ce que les collectivités territoriales arrêtent de la contourner par des ruses, je suis favorable à ce que la loi 4D prolonge cette loi, avec des Préfets fixant des objectifs très précis aux maires.

Cependant, les objectifs en matière de construction de logements sociaux ne suffisent pas : à Paris, tandis que le taux de logements sociaux s’est accru, les prix sur le marché privé se sont envolés. L’essentiel des outils de régulation de ce marché est à la main de l’Etat, pas des collectivités territoriales (contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays). A Paris, notre municipalité s’est battue pour remettre en place l’encadrement des loyers, qui ne sont pas fixés par la Ville mais par le Préfet. Il faut redonner aux collectivités territoriales qui le souhaitent des outils pour réguler ce marché privé.

Un processus de ségrégation qui touche jusqu’aux espaces pourtant « publics »

Isabelle REY-LEFEBVRE

Le rapport d’Habitat et Humanisme et de l’Institut Paris Région évoque la question des espaces publics. Ces espaces publics, comme les médiathèques, les rues, sont-ils moins mixtes aujourd’hui qu’il y a quelques années ?

Catherine SABBAH

La mixité sociale dans l’espace public est encore plus compliquée à mesurer que dans le logement. L’espace public mélange différents types de populations : les habitants, les passants, les touristes. Cependant, l’aspect résidentiel des quartiers détermine largement leur fréquentation. Aujourd’hui, nous assistons à une forme d’organisation rampante de l’espace public : on s’y sentira bien ou mal en fonction de notre milieu social. La Fondation Abbé-Pierre a organisé le palmarès « les pics d’or » qui recense les dispositifs anti-SDF, « anti-squat », dans l’espace public : les bancs sur lesquels on ne peut s’allonger, les grilles devant les vitrines, etc. La pose de ce genre de mobiliers urbains, commandée par des collectivités territoriales, est un acte volontariste de rejet de certaines populations. En outre, lorsque les villes remplacent des bancs par des plots, elles empêchent aussi les personnes âgées de s’arrêter, de se reposer.

L’aménagement de l’espace public peut également exclure certains types de populations quand il incite à la consommation, par des créations de cheminement avec des commerces, etc. Cette marchandisation de l’espace public le rend de fait moins accueillant aux personnes ne pouvant consommer. « Le dessin de la ville c’est son dessein », écrit le philosophe Henri Lefebvre. Sans aller jusqu’à la privatisation de certains quartiers, comme dans les villes anglo-saxonnes (où un quartier peut être entretenu par les entreprises, les commerçants, qui font donc la loi sur les droits d’entrée), nous assistons à une baisse de la mixité sociale dans l’espace public en France.

Une ville accueillant tous ses travailleurs (employés à domicile, livreurs, etc.)

Pierre DENIZIOT

A Boulogne-Billancourt, certains travailleurs aux horaires fragmentés (restauration, emploi à domicile, etc.) errent dans la journée dans cette ville où ils ne résident pas. La Ville a donc ouvert une maison pour les accueillir, leur permettre de se reposer, se doucher, se former (numérique, langue française), ou chercher du travail. Ainsi, avec « Comme à la maison » la Ville offre un lieu digne à des travailleurs envers lesquels les Boulonnais sont redevables. L’ouverture de ce lieu est aussi intéressée : à Boulogne-Billancourt, nous rencontrons des difficultés de recrutement de ces types de personnels. En effet, les tensions sur le marché du logement compliquent les embauches pour des contrats à horaires discontinues. « Comme à la maison » est un beau lieu de solidarité.

Ian BROSSAT

Les livreurs forment également une population très présente dans nos villes mais à laquelle peu d’intérêt est accordé. Ils galèrent à attendre toute la journée dans des conditions parfois abominables. Aussi, à Paris, la municipalité a décidé aussi de créer une maison des livreurs, dans laquelle ils pourront se reposer, accéder à des informations sur leurs droits, etc. Nombre de ces livreurs vivent aujourd’hui en centres d’hébergement d’urgence.

A Paris, les lieux dans lesquels l’on trouve des familles d’origine différentes sont les parcs et jardins, qui ne sont pas des endroits marchands. Par exemple, dans le 17e arrondissement, le parc Martin-Luther-King mélange des familles de catégories sociales différentes dans un même espace. Autour de ce parc, les logements sociaux et du parc privé se mélangent.

La mixité sociale, fruit d’une volonté politique et de discours forts (l’exemple de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou)

Serge PAUGAM

J’ai mené une enquête sur l’accueil des populations fragilisées au sein à la Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou [8]. Dès sa construction, cet espace a été conçu comme ouvert, l’objectif fixé était de mettre la culture en accès libre pour tous.

La bibliothèque permet des usages variés. Des chômeurs viennent pour se former, trouver internet, rechercher un emploi ; des personnes SDF viennent s’y reposer de la vie à la rue, se retrouver, lire la presse. Le mot d’ordre de laisser entrer tout le monde, y compris les plus mal vêtus par exemple, est respecté par le personnel aux entrées de la BPI. Des tensions peuvent survenir, bien sûr, mais les usagers savent qu’ils peuvent trouver dans ce lieu tout types d’usagers. Ce lieu est une manière de se socialiser à la vie citoyenne, laquelle repose sur le principe d’égalité dans l’espace public.

Pour lutter contre le processus de refoulement des plus fragiles, la conception citoyenne (égalité des citoyens) doit primer : cela passe par des discours, par une volonté politique d’imposer la mixité sociale dans l’espace public. Au contraire, il faudrait dénoncer l’installation du mobilier qui rejette les sans-abris, pour inciter à la recherche de solutions apaisées, ce qui implique un travail de concertation avec les habitants. Habitat et Humanisme Ile-de-France mène ce travail de concertation dans ses projets en vue de permettre une meilleure acceptabilité des personnes différentes.

Le confinement : l’expérience d’une ville « fermée » à tous

Catherine SABBAH

La pandémie nous a appris beaucoup de choses sur le logement, l’espace public. Nous nous sommes tous retrouvés sans toilettes accessibles, sans possibilité de rentrer dans un café pour prendre un verre d’eau. Les personnes normalement consommatrices ont vécu l’expérience d’une ville difficile, où l’on erre sans savoir où se poser entre deux rendez-vous. Y compris en dehors des classes populaires, les habitants ont sorti leurs chaises dans la rue sans se soucier du « qu’en dira-t-on ? ». Cette expérience va peut-être faire comprendre aux différents usagers que l’espace public appartient à tout le monde.

Echanges avec la salle

De la salle

Est-ce que le plafonnement des loyers conventionnés pourrait être une partie de la solution, notamment dans une optique de pénurie de foncier ? Cette pratique est intégrée dans le quota de la loi SRU mais elle n’est pas toujours très développée.

Pierre MARECHAL

Les Solibails d’Habitat et Humanisme font en quelque sorte partie de cette catégorie de logements aux loyers plafonnés.

Baisse de la concurrence d’Airbnb : un phénomène durable ?

Isabelle REY-LEFEBVRE

La crise du covid a-t-elle fait régresser le phénomène Airbnb, qui crée de la concurrence sur le marché ?

Ian BROSSAT

Nous avons noté un effet collatéral positif de la crise : le nombre de touristes logés à Paris a diminué et de nombreux logements dédiés à Airbnb ont été transférés vers de la location traditionnelle. Paris recense une augmentation de 300 % du nombre de logements meublés désormais loués à des Parisiens. Est-ce que la tendance se maintiendra au-delà du Covid ? Afin que ces logements ne rebasculent pas dans l’offre de logements touristiques, nous avons renforcé nos règles, lesquelles ont été reconnues conformes par la Cour de justice des communautés européennes (CJCE). Nous avons donc bon espoir que la dynamique positive se poursuive.

Des logements sociaux pour les jeunes

De la Salle (représentante de l’Union nationale des comités locaux pour le logement autonome des jeunes – UNCLLAJ)

La région parisienne manque de petits logements très sociaux pour les jeunes, de PLAI. Le nombre de jeunes bénéficiant d’un logement social a diminué d’année en année pour être très réduit. Il existe des petits logements dans le privé, mais hors de prix.

Ian BROSSAT

La création de foyers de jeunes travailleurs répond à cette demande. Cela dit, se pose la question de loger ensuite les jeunes dans un logement pérenne. Au fil des années, la Ville de Paris a beaucoup incité à la création de grands logements, et nous manquons effectivement de petits logements sociaux désormais. Ces petits logements sont nécessaires pour les jeunes mais aussi pour reloger les personnes sans-abris.

Pierre DENIZIOT

La situation des jeunes actifs et des étudiants s’avère très compliquée dans tout le territoire francilien. Chez les étudiants, le logement peut représenter plus de 50 % du budget. La Région demande, avec force, à l’Etat de pouvoir financer des PLAI en résidences étudiantes. La Région est disposée à financer ce type de logements, mais l’Etat doit permettre leur construction. Nous devons également envisager des initiatives innovantes. A Boulogne-Billancourt, Habitat et Humanisme Ile-de-France va ouvrir un logement pour personnes en situation de handicap psychique, des personnes qui ne peuvent vivre seules, mais sont suffisamment indépendantes pour vivre en dehors de structures médicalisées (résidence « le Cap »). Des chambres étudiantes seront ouvertes à côté de cette résidence qui propose une vie communautaire, et donc une nouvelle forme d’habiter. La crise de la Covid, qui a séparé les générations, ne doit pas non plus enterrer le logement intergénérationnel, lequel est au contraire à développer.

Catherine SABBAH

Le coliving est un nouveau produit immobilier défendu par des promoteurs comme un logement pour jeunes pour contrer la solitude. Or cette offre, très chère ne résout pas du tout le problème des jeunes qui ne peuvent se loger.

A Paris : baisse de la démographie et des loyers

De la salle

Nombre de Parisiens quittent Paris à la suite à la crise, cela va-t-il libérer de l’espace dans la capitale ?

Ian BROSSAT

Nous constatons effectivement une baisse du nombre d’habitants à Paris depuis quelques années, ce qui n’est pas seulement lié à la crise sanitaire mais à la cherté des prix. Permettez-moi de penser que l’encadrement des loyers est pour quelque chose dans la baisse des loyers (constatée d’environ 4 %). Nous avons l’espoir que cette baisse des loyers, que la municipalité accueille favorablement, favorise la mixité sociale.

De la salle

A près de 60 ans, et bénéficiaire du RSA, une personne se demande si elle peut obtenir un logement social ?

Ian BROSSAT

Cette personne est normalement éligible à un PLAI, mais sans son dossier, je ne peux m’engager sur un délai. En tant qu’élu, il est difficile de ne pas pouvoir loger les agents de la Ville. Je pense à une femme seule, au RSA, mère de cinq enfants qui demande si son salaire à mi-temps dans les cantines de la Ville de Paris lui permettrait d’avoir un F5. Bien sûr qu’il est plus difficile, dans sa situation, de bénéficier d’un logement, mais nous avons besoin pour cette catégorie de personnes de logements familiaux, à des prix en dessous des PLAI, soit de l’ordre de 3 euros du m². Il est indécent de répondre à des Parisiens dans cette situation « Vous êtes trop pauvres pour bénéficier d’un logement social ». Nous avons besoin de trouver des solutions pour ces familles.

Du besoin de liens sociaux, à la volonté de faire reculer le repli sur soi des plus aisés : quand le devenir de la société française est en question

Serge PAUGAM

Comment faire reculer la tendance vers la recherche d’exclusivité sociale dans certains quartiers, ce repli sur soi des catégories les plus privilégiées ? C’est la question majeure et à laquelle nous n’avons pas beaucoup de solutions. Les analyses sur plusieurs décennies menées dans les grandes métropoles, démontrent que les différentes classes sociales se mélangent moins dans les espaces publics. Dans les années 1960 et 1970, les différentes catégories sociales se côtoyaient davantage, la circulation entre les classes sociales était plus intense. Ce phénomène est difficile à contrer et requiert beaucoup de concertation. Avec la crise que nous venons de traverser, le besoin de renforcement de la cohésion sociale s’est fait sentir. Les éboueurs, les aides-soignants, les caissières ou les enseignants qui ont été applaudis doivent pouvoir avoir droit de cité dans les villes et dans l’espace public. Ce besoin de lien social peut être la base d’une reconquête de la volonté de faire reculer le repli sur soi des catégories supérieures et de certaines catégories moyennes. Ce phénomène de repli sur soi s’observe non seulement dans les métropoles, mais également dans des communes plus rurales. Le devenir de la société française, qui a besoin de solidarité entre les différentes catégories sociales, est ici en question.

Isabelle REY-LEFEBVRE

Ce phénomène de repli est européen. Je ne désespère pas que l’idée progresse de réguler le logement… même à la Commission européenne.

L’utopie d’Habitat et Humanisme : la richesse de la diversité

François BONEU

Président d’Habitat et Humanisme Ile-de-France

A Habitat et Humanisme, nous sommes de petits opérateurs dans le secteur (1500 logements), mais des opérateurs avec des convictions fortes en matière de mixité sociale et attirés par l’innovation sociale : nous pensons que la ville et la vie sont plus riches dans la diversité. Nous vous remercions pour l’ensemble des études produites pour l’Observatoire de la mixité sociale (OMIS), nous sommes fiers d’avoir les moyens de nous donner un peu de recul pour réfléchir aux besoins sociaux, à l’avenir de notre société.


Notes

[1] Cf. Page 147 du rapport de l’OMIS 2021

[2] Cf. page 151 du rapport de l’OMIS 2021.

[3] Loi du 27 janvier 2017 qui a pour objectif d’agir sur le logement social pour favoriser la mixité et le vivre ensemble, ainsi que d’encourager l’émancipation des jeunes.

[4] Dossier « 15 propositions pour permettre l’accès au parc social des ménages à faibles ressources » Sur la base d’un rapport commandé par ATD Quart Monde, l’association DALO, la Fondation Abbé Pierre, Habitat et Humanisme, le Secours catholique-Caritas France et Solidarités Nouvelles pour le Logement.

[5] « 20 ans après, la loi SRU a produit une « mixité de façade(s) », étude de l’IDHEAL présentée le 4 février 2020.

[6] Ce travail universitaire a été adapté sous la forme d’un livre intitulé Loi SRU et mixité sociale : le vivre ensemble en échec ? paru en 2020 aux éditions Omniscience.

[7] Présentée en Conseil des ministres le 12 mai 2021.

[8] Des pauvres à la bibliothèque, Enquête au Centre Pompidou, Par Serge Paugam et Camila Giorgetti, PUF, 2013

Illustration 6

Qu'est-ce que l'OMIS ?

La mixité sociale est au cœur de la mission d’Habitat et Humanisme qui l’expérimente depuis 1985, à travers son action de logement et d’accompagnement de personnes en difficulté, dans des quartiers « équilibrés ». Cette notion reste souvent floue, insaisissable, ambivalente et chargée émotionnellement. Elle est pourtant plus que jamais d’actualité, car notre époque, marquée par le chômage de masse, résiste de plus en plus difficilement à la tentation du repli sur soi. Il faut continuer à agir, car les propos et les comportements stigmatisant les plus pauvres portent atteinte au vivre-ensemble et fragilisent notre société.

C’EST DANS CE CONTEXTE DIFFICILE ET FORT DE SA LÉGITIMITÉ, QU’HABITAT ET HUMANISME A RÉUNI DES EXPERTS AU SEIN DE L’OBSERVATOIRE DE LA MIXITÉ SOCIALE (OMIS).

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